Texte écrit à l'occasion de la publication sur l'exposition "Battement d'Aile, volet I et volet II" présenté par Jean-Michel Jagot, commissaire des deux expositions à la Chapelle des Pénitents de la ville d'Aniane (66) et à la Galerie du Dourven de Trédez-Locquémeau (22)

 

 

Une chapelle et une maison ouverte sur la mer : deux lieux atypiques pour trois artistes et un battement, qu'il soit d'aile ou de mesure, tant le rythme est bien plus complexe à tenir collectivement, en deux actes d'exposition, en deux espaces que tout oppose. Ou presque : car le fil qui relie les propositions de Franck Bragigand, Baptiste Debombourg et Vincent Mauger à la chapelle d'Aniane et à la Galerie du Dourven tient beaucoup à leur saisie sagace du genius loci, cet esprit qui synthétise l'identité — matérielle et immatérielle — d'un site. Dans ce cas précis, il fallait d'abord relever le défi du dialogue avec deux espaces à "grosses personnalités", si différentes soient-elles, entre sanctuaire et habitat, élévation de pierre et horizontalité blanche.

 

 

Logiquement, ces deux espaces d'exposition ont généré des gestes forts. Déploiement, concentration, diffraction : ainsi pourrait-on condenser en un mot chaque œuvre produite in situ dans la chapelle d'Aniane.
Déploiement pour Vincent Mauger, qui appréhende l'espace de la nef en basculant délicatement sa verticalité par une oblique dynamique. Réseau de sangles aux couleurs vives, l'installation monumentale s'apparente au motif de la toile d'araignée : trouvant leur point d'ancrage sur les piliers porteurs de l'édifice, de multiples rayons répartissent les tensions de cet enroulement spiralé, dont l'énergie graphique converge vers le centre, sorte de vortex qui aurait le pouvoir de siphonner les matériaux de l’œuvre. Un vrai mouvement de liquéfaction s'opère : ça et là, les sangles retombent vers le sol, procurant la sensation d'un écoulement chromatique. à la fois tour de force et bricolage poétique, dessin et dripping, l'œuvre de Vincent Mauger fraye son chemin polysémique et capture le regard, rejoignant sur ce point son référent naturel premier, le piège visuel de l'araignée.

 

 

Concentration pour Franck Bragigand, qui suspend dans une chapelle latérale une grappe d'objets peints, reliés chaotiquement par des fils blancs. Du boomerang au mazagran, de l'arrosoir d'enfant à divers crucifix, ce chapelet hétéroclite croise l'univers domestique, le monde de l'enfance et la sphère religieuse par le biais d'objets reliques, tous dépositaires d'un pouvoir émotionnel. L'ensemble acquiert une cohérence visuelle par la couleur qui recouvre chaque élément de son voile monochrome et déjoue la valeur d'usage de ces objets de récupération, les érigeant au rang d'images pop. Rose bonbon, vert anis, brun cuivré et dégradé orangé, les teintes sont gourmandes et confèrent à l'ensemble une allure de fête. Le titre de l'oeuvre, Jour de Fête, trahit cependant une douce ironie : dans ce contexte d'architecture religieuse, l'artiste moque «  l'opium du peuple » et amorce certaines pistes de réflexion sociologiques, telle la faillite du sacré dans notre société de consommation toute puissante, le destin laïque des lieux de culte chaque jour désertés davantage, la prolifération des croix bradées dans les Emmaüs, et plus globalement, les notions de mutation et de recyclage. Le geste artistique devient alors restauration du quotidien, léger dans sa mise en forme, profond dans ses implications.

 

 

Diffraction enfin pour Baptiste Debombourg, qui décide d'habiter le lieu tout en l'éclatant. Son grand personnage énigmatique avance masqué, Belphégor mâtiné de Batman, télescopage de puissance magique et d'effondrement. En effet, à l'arrière de ce somptueux volume de miroir brisé, la structure apparente, brutaliste, laisse apparaître un creux, un vide, une vulnérabilité avouée. Dans la surface scintillante, c'est également toute l'architecture alentour qui se réverbère et implose, l'ordonnancement épuré du lieu saint qui soudainement devient chaos. Figure fantastique, force démiurge, la Nikey de Baptiste Debombourg bouscule violemment la lumière, la couleur, la répartition des masses et des plans, questionnant par là même l'inscription de l'œuvre — et de l'exposition tout entière — dans un contexte historiquement chargé, marqué par l'illusion de pérennité.

 

 

Trois gestes forts pour trois artistes qui posent explicitement le rôle que le cadre joue par rapport à l'œuvre : elle se définit pour eux comme une zone de porosité et de dialogue, la captation et la modulation d'une atmosphère, architecturale, relationnelle, historique et socio-politique.

 

 

Passant d'une vaste chapelle des XIIIe et XVIe siècles du sud de la France à une villa du début XXe perchée sur une pointe granitique de la côte bretonne, Baptiste Debombourg prend en compte ces nouvelles données contextuelles, et rejoue en fonction d'elles l'insertion de l'œuvre dans son enveloppe. S'il réutilise le miroir brisé, c'est par un dispositif peu spectaculaire, en harmonie avec l'intimisme du lieu, invitant le visiteur à s'approcher de sa Meurtrière ouverte à même le mur qu'elle transperce jusqu'à atteindre la lumière naturelle. On pénètre alors du regard une grotte fragmentée dont l'espace se dilate à l'infini par le jeu des reflets. La violence de l'installation — éclatement du matériau, incision dans l'architecture, diffraction de la figure du spectateur — est à nouveau perceptible, mais sur un mode introspectif, similaire à la colère rentrée qui traverse le dessin intitulé Tradition of Excellence V : le plan normé d'une maison standard y épouse les formes d'une Kalachnikov, rencontre fulgurante entre deux produits phares du commerce international, rapprochement qui n'est pas sans rappeler les recherches de Michel Foucault sur la part d'ombre d'une architecture ayant pour seule ambition de contraindre les corps et les esprits. Que l'architecture appartienne à la poésie, que son but soit d’aider l’homme à habiter (son corps et le monde), c'est ce qu'aurait pu formuler Claude Pagnon, dont le témoignage enregistré est diffusé dans une petite salle attenante. De sa voix chaude et posée, il décrit son destin en marge, son rapport à la nudité et à la nature, son ermitage dans la montagne des Pyrénées-Orientales et la façon dont il s'est bâti là une philosophie personnelle qui réfute en bloc le conditionnement sociétal. Cette interview, Baptiste Debombourg l'inscrit dans un dispositif vidéoprojeté, où l'écran, sous l'effet de lentes variations lumineuses allant du noir vers le blanc, souligne l'ascèse individuelle dont Claude Pagnon nous fait le récit (RANGERS).1

 

 

Et l'on devine assez vite ce qui a séduit l'artiste chez cet homme cette qualité de résistance farouche, cette énergie de destruction des cadres imposés et de recréation d'un nouvel ordre du monde, une vie-guérilla contre ce qui entrave la connaissance de soi et la liberté individuelle. Autant de traits, traduits esthétiquement, qui caractérisent l'ensemble du travail de Baptiste Debombourg. 

 

Cette approche critique des cadres idéologiques qui structurent et figent parfois notre rapport au monde préoccupe également Franck Bragigand. à la Galerie du Dourven, ce dernier radicalise une démarche empreinte de négociations (avec les matériaux, avec le public) pour formuler frontalement l'idée d'une responsabilité politique de l'oeuvre. Sa proposition naît d'une performance : armé de branches de saule pleureur, il flagelle le mur de peinture noire jusqu'à obtenir un grand motif de buisson. Dans l'entrelacs des zébrures qui peuvent rappeler l'expressionnisme abstrait d'un Hartung ou d'un Mathieu, l'artiste fait discrètement courir une phrase, sans appel : La France est la patrie des droits de l'homme. 

 

 

Si l'assertion prend vie à la racine de cette masse noire aux allures végétales, elle semble pourtant empêchée par la matière picturale qui la recouvre, qui l'étouffe. Non loin, sur une tablette murale, l'artiste met à la disposition des visiteurs des exemplaires de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, comme pour mieux stigmatiser la situation socio-politique de dictature douce qu'il dénonce en creux. Car il s'agit bien là d'une dénonciation, un geste de l'urgence : Franck Bragigand scrute les blessures diffuses infligées à notre démocratie et les stylise, sans rien imposer pour autant au visiteur qu'il interpelle par ce titre ouvert, à prendre ou à laisser (Flagellation).

 

 

Que tout puisse basculer, nos repères constitutionnels comme nos paysages familiers, l'installation de Vincent Mauger tend aussi à le suggérer. Dans le long couloir vitré qui dessine l'entrée de la Galerie et cadre le panorama côtier comme un immense tableau, l'artiste tapisse le plafond de blocs de polystyrène compacts initialement conçus pour servir de casiers à bouteilles, d'où le titre de l'oeuvre en forme de clin d'oeil : Château Millésime. Ce matériau ocré, percé régulièrement de formes circulaires, est sculpté aléatoirement pour libérer des escarpements imprévisibles, des strates qui désorientent les sens et dialoguent en direct avec la nature alentour. à la fois organiques et minéraux, ces reliefs rêches compilent les référents : stalactites brunes, alvéoles de ruche, cristaux de gypse, massifs coralliens ou champignons parasites prolifèrent dans l'écrin blanc de la Galerie, comme si l'architecture subissait de bien étranges métamorphoses.

 

 

 

« Toute oeuvre d'art est une possibilité permanente de métamorphose, offerte à tous les hommes »2 Chacun à leur manière, Franck Bragigand, Baptiste Debombourg et Vincent Mauger portent l'intime conviction que l'art a ce pouvoir de révéler, en un monde qui chancelle, de nouveaux équilibres.

 

En ce sens, l'effet papillon qui se cache derrière le titre de ces deux expositions3 leur sied vraiment bien, soit la métaphore de l'art comme amplificateur d'infimes variations du geste individuel qui peuvent aller jusqu'à provoquer des bouleversements planétaires.

 

 

 

 

Eva Prouteau

 

 

 

Notes
1 Rangers, 2010, installation vidéo, DVD, 45'
2 Octavio Paz
2 Jeanmichel Jagot, commissaire des deux expositions, a choisi Battement d'aile comme titre générique, reprenant la question d'Edward Lorenz : « Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? »

 

 

 

 

Conférencière au Musée des Beaux-arts de Nantes, chargée des publics et de la communication au Frac des Pays de la Loire, Eva Prouteau est aujourd'hui professeur d'histoire de l'art à l'école de commerce Audencia (Nantes) et critique d’art indépendante.