Manuel Fadat : Très impressionné par vos installations en verre, monumentales ou moins, telles Crystal Palace, Aérial, Flow, Volte Face, Sans titre avec seau, Ultra d'après Kasimir Malevitch, la série Césium, je vous ai demandé au détour d'un message si vous utilisiez des moyens numériques pour contrôler la fabrication de vos œuvres et notamment lorsqu'elles étaient en verre, ou si vous utilisiez des technologies plus classiques. Vous m'avez répondu, je reprends à peu près vos termes, que vous utilisiez les deux, que la machine n'étant pas encore capable de tout faire et/ou pas assez développée, vous travailliez beaucoup à la main, que vous passiez par une maquette, suivie d'une modélisation numérique, dépendant des travaux. Je me permets donc de vous envoyer ces quelques questions auxquelles j'espère vous aurez le temps de répondre. N'hésitez pas à me demander de reformuler la chose. Quelle est la place des technologies numériques et des nouveaux médias dans vos œuvres et pouvez-vous nous raconter pourquoi avoir utilisé ces nouvelles technologies ?

 

 

Baptiste Debombourg : J'aime travailler toujours au plus près de la réalité. Je présente d'ailleurs souvent ma démarche artistique comme contextuelle, c'est à dire en tenant compte de l'espace et de l'architecture mais aussi de la vie des personnes qui façonnent un lieu. Les technologies numériques, de la même manière qu'un crayon et un morceau de papier ne remplacent en rien l'expérience, l'observation et la réflexion que l'on peut se faire d'un contexte. Je veux dire par là que la technologie reste un outil qui, sans l'idée, ne vaut strictement rien du tout. Et qu'il soit question de technique artisanale ou numérique, finalement la vraie question à se poser c'est comment aborde-t-on un projet. Dans quel esprit et avec quelle culture ?

 

Personnellement ma manière d'aborder le projet est souvent d'aller sur le terrain directement. Je travaille à 80% sur place. Et cela commence toujours par un repérage en amont, puis je travaille le plus souvent en maquette, car de cette manière en réduisant la réalité je suis au plus proche des éléments et de leur importance et articulation dans l'espace. La différence entre la maquette et la 3D est considérable. Une maquette est beaucoup plus ouverte à l'expérimentation, elle se modifie rapidement, on peut tourner autour, transformer des éléments, la 3D à l'inverse n'est pas aussi modifiable et "souple" qu'il n'y parait, il faut tout un tas de données, rentrer des cotes, articuler les faces, et surtout on est confronté en permanence à un écran qui limite à mon sens une vision globale du projet dans son contexte.

 

 

Certes c'est un outil de modélisation intéressant lorsqu'il s'agit de structure complexe, c'est un outil qui facilite la réalisation de plan de construction par la suite. Mais c'est potentiellement un piège car c'est très immersif, on construit son monde et parfois on en oublie la réalité autour. Il faut savoir avoir du recul et pouvoir maîtriser l'outil pour en exploiter pleinement le potentiel, et même avec cette maîtrise, rien ne dit que le projet en 3D sera proche de la réalité. Autrement dit, selon mon point de vue, rien ne remplace l'expérience du terrain.

 

 

Dans une certaine mesure, lorsque nous avons des contraintes de temps et d'espace, les technologies numériques nous aident à gagner du temps. Pour "Champ d'accélération" présentée à la Maison rouge, le projet est né en maquette, dans un premier temps sous une forme expérimentale, puis ensuite de manière plus rationnelle. Enfin nous avons modélisé la maquette, que nous avons modifiée sur Rhino (3D) et rationalisée encore davantage pour extraire ensuite des plans. (L'œuvre devait parfaitement s'inscrire dans l'espace à 5mm près).
A la différence de "Flow" au Canada où tout a été construit sur place et sans plan, le projet à la Maison rouge a été pré-monté en amont pour vérifier la structure, complètement démonté puis remonté pour l'exposition. Sans modélisation numérique et plan, c'était impossible.

 

 

MF : Qu'est-ce que ces technologies apportent, disent, informent (dimensions esthétiques, artistiques, formelles, plastiques), particulièrement dans le cadre de vos œuvres qui impliquent le verre (tout à la fois lorsqu'il s'agit d'objets en verre, qui renvoient à leur fonction urbaine, sociale, politique, « civilisationnelle », que lorsqu'il s'agit d'utiliser le matériau pour des raisons intellectuelles, conceptuelles : Ultra) ? Leur fonction est technique et elles contribuent à créer du sens, des affects, des messages ?

 

 

BD : Plus que la technologie elle-même, je préfère parler d'une manière de l'aborder ou de l'appliquer, d'une attitude, d'une démarche. A titre personnel, l'objectif est avant tout - et peu importe la technologie - qu'elle puisse servir le projet dans son intégralité, et disparaître ensuite complètement pour dévoiler l'œuvre que l'on cherche à exprimer. Mes installations existent par elles-mêmes et tout ce qui a trait aux moyens techniques jusqu'à la signature doivent être invisibles.

 

 

Ce qui m'intéresse dans les matériaux c'est d’explorer leurs limites de la même manière que les outils. Et dans l'expérience des limites ou découvre toujours quelque chose de nouveau. Evidemment parfois le dérapage contrôlé flirte avec l'accident, mais c'est aussi dans ce type de confrontation que l'on va au bout des choses et que l'on découvre certaines vérités. Après, j'ai le sentiment que l'on travaille souvent avec la technologie de son temps, et le numérique personnellement, je l'utilise finalement beaucoup dans la communication, la simulation, un rendu pour un client plutôt que pour élaborer mes pièces. Mais le but est toujours le même, c'est la manière d'y arriver qui diverge. D'une manière générale, travailler avec du verre implique une précision du geste quasi chirurgical, et c'est un matériau qui ne pardonne rien, c'est lourd, fragile, coupant et transparent, la moindre trace ou défaut se voient.

 

 

MF : Quelles sont les limites de l'utilisation des nouvelles technologies / technologies numériques aujourd'hui, à votre sens?

 

 

BD : Qu'on se le dise, même si on arrive aujourd'hui à imprimer en 3D, on est encore loin de la copie parfaite, et la main reste encore aujourd'hui un moyen plus précis, adaptable et efficace pour bien de situations aussi complexes qu'elles soient.

 

 

Sur une échelle de temps, je pense que l'on est passé d'année lumière à une centaine d'année pour représenter le progrès de la machine sur la main. Même avec le progrès numérique la machine reste un moyen, elle aide mais ne résout pas un concept. Je suis impatient de voir les premières machines autonomes, dotées d'intelligence artificielle. Peut-être que dans ce nouveau chapitre on entrera dans une nouvelle ère. Pour le moment, à mon sens, on est plus dans le fantasme qu'autre chose. En revanche là où la machine aide, c'est dans des tâches répétitives, chose plus rébarbative et ennuyeuse pour l'homme.

 

 

MF : L'utilisation des nouvelles technologies devrait-elle être accompagnée, selon vous, d'une réflexion critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes en termes social, politique, écologique, économique, etc. ?

 

 

BD : La seule réflexion critique à mon sens que l'on doit se faire, c'est l'éducation des esprits à travers l'histoire en général et pas uniquement l'histoire de l'art, la culture de l'expérience et une politique d'innovation dans l'art et la recherche en général.

 

 

MF : Peut-être pouvez-vous citer une ou des œuvres qui vous « touchent » plus particulièrement (puisqu’il est question d’affect) qu’une autre dans celles qui font se rencontrer verre et « nouvelles » technologies ?

 

 

BD : Si je devais citer une installation en verre, je choisirais "Aérial", car je pense qu'elle confronte l’Abbaye Brauweiller à son histoire dans une forme de contemporanéité. Lors d'une récente visite au musée de Murano à Venise où j'ai découvert les dernières productions artisanales en verre, j'étais choqué de voir que les modèles des siècles précédents et notamment sous la Renaissance me semblaient autrement plus contemporains et audacieux que les productions récentes, sans style ou sens particulier. Evidemment l'époque en question mettait en jeu des collaborations entre artistes et artisans ce qui est peut-être moins le cas aujourd'hui, je m'interroge.

Finalement quand on regarde l'histoire, certaines réalisations font presque figure d'avant garde par rapport aux productions récentes, et quand bien même avec des nouvelles technologies?! ... Tout cela pour dire que la technologie n'a pas d'âge. Il est surtout question d'esprit avant tout.

 

Enfin, il ne faut pas oublier que parfois, ce qui rend une œuvre vivante, sa spécificité, au delà d’une technologie aussi sophistiquée soit-elle, c’est son défaut !?..., un défaut qui ouvre souvent sur de nouvelles perspectives.