Champ d’accélération

 

Si Baptiste Debombourg travaille le verre depuis 2005, Champ d’accélération est la première installation aussi vaste (250 m2) et complexe qu’il a pu entreprendre, la première aussi à s’exposer à la lumière naturelle en extérieur. L’installation appartient à un cycle de colonisations d’espace par le verre, parfois traité pour devenir noir comme dans Matière noire à Strasbourg (La Chaufferie, 2 octobre-15 novembre 2015 ), parfois laissé brut avec ses tonalités bleutées ou vertes (Flow, 2013, Québec) ou jouant au vitrail dans une salle de l'Abbaye Brauweiler en Allemagne (Aérial, 2012) lorsque la matière gagne les fenêtres du lieu.

 

Le verre n’intéresse pas l’artiste pour le savoir-faire artisanal qu’il requiert, sa fragilité intrinsèque, sa pureté. Regardé par le prisme de Marcel Duchamp et de son fameux Grand verre accidentellement étoilé, le verre est le produit d’une alchimie sombre, une matière vive pour Debombourg. D’ailleurs, les plaques de verre feuilleté qu’il emploie, sont consciencieusement étoilées au marteau sans se disperser (le matériau est composé de deux couches encollées). Le verre y dévoile alors sa dureté, sa capacité à se transformer en constellation forte d’une histoire transposée à sa surface jusqu’alors lisse et sans aspérité. Profondément construite, modélisée, assujettie à une mise au plan rigoureuse, l’œuvre se caractérise pourtant par une part d’aléatoire et une durée qui rappellent sa nature éphémère, transitoire. Le temps ne cesse d’y être tiraillé.

 

Baptiste Debombourg a de toute façon l’esprit de contradiction. Là où on lirait une agression contre ce verre réputé dur, presque incassable, le geste d’une rage, la colère contre ces feuilletages conçus pour ne pas se pulvériser sous les impacts, là où on ressent une violence latente et sourde, lui se voit davantage comme déconstructeur, comme un concepteur d’accidents qui transforment la matière pour atteindre un niveau autre de réalité. Là où un verre serait rejeté en raison d’un éclat, d’une aspérité, d’une bulle, d’une fêlure, Debombourg cultive l’erreur en poussant l’expérimentation aux franges de la destruction. Là où on s’attacherait à décortiquer les propriétés du verre, sa transparence, l’artiste transpose son geste du côté de la peinture. Là où on serait tenté de voir des objets de verre, l’artiste esquive, colle ses œuvres au plus près de la paroi pour déjouer l’objectification et se rapprocher du tableau. Là où devant ce champ vitré aux courbes douces, on se serait attendu à un titre toponymique, c’est davantage du côté de l’univers spatial et de la science-fiction que Champ d’accélération penche. « La tradition dans l’histoire de l’art est de représenter ce qui nous dépasse », dit-il. La vitesse, la matière de l’univers, les particules et les trous noirs participent des champs d’intérêt de Baptiste Debombourg.

 

Champ d’accélération est une sculpture, mais c’est surtout un paysage in vitro, une élévation axonométrique dont on discerne la structure construite tout en suivant les courbes et les ondulations de cette topographie de circonstance. Chaque installation est éphémère et contextuelle chez Debombourg, a fortiori ici où le temps semble vraiment s’être figé derrière les vitres du patio de la maison rouge, dans un entre-deux, entre une matière fluide tempétueuse et une forme d’inertie, de gravité et de pesanteur. Tout est tiraillement entre une impression de vitesse qui dissout les structures et les contours avec l’effet de vague et le sentiment de contrôle, de conception. Rien d’aléatoire ici, les coups sont comptés avec une patience d’orfèvre.

 

Avec son travail sur le verre, en altérant ses propriétés, Champ d’accélération blanchit, joue avec la lumière du soleil, impose sa matière vivante et changeante. C’est un lieu, un décor, une surface accidentée, abîmée avec une délicatesse paradoxale, un jeu d’équilibres interdit au visiteur. Celui-ci est prié de rester derrière sa paroi de verre lisse, inerte et sans accrocs, à regarder cet autre verre qui a vécu et a transcendé sa constitution pour devenir un espace sensible.

 

Bénédicte Ramade

 

 

 

 

texte réalisé à l'occasion de l'inauguation de l'installation contextuelle présentée dans le Patio de la Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert à Paris