Article de Grégory Leone - Superposition
janvier 2011

Le médium est le message

A l’heure où certains artistes ont recours à des techniques scientifiques de pointe ou alors utilisent du matériel onéreux, voir inaccessible, d’autres au contraire utilisent leur quotidien immédiat comme matière première, comme base de création. Le génie humain fera le reste.

 

 

L’art est le reflet de la société et de l’époque dans laquelle il est produit. Il dépend directement des avancées technologiques, des idées qui traversent le tissu social, ainsi que de l’ensemble des œuvres produites au cours de l’histoire. L’art se nourrit donc du passé, du présent et de l’avenir. Il se réinvente sans cesse, brisant ses propres codes et redéfinissant ses propres règles. Alors que, dans une large mesure, l’art contemporain met en avant le concept et l’idée plutôt que l’esthétisme, il apparaît que bon nombre d’artistes d’aujourd’hui, bien qu’ils basent leur art sur une idée conceptuelle forte, s’efforcent également d’obtenir un résultat esthétique. Leurs œuvres bénéficient donc de plusieurs niveaux de lecture, l’un immédiat: ce que l’on voit et apprécie au premier regard et l’autre relatif à l’idée conceptuelle, au pourquoi qui préfigure la création de la pièce donnée. Il s’agit donc de mettre le conceptuel et l’idée au profit de l’image et du résultat. La recherche d’esthétisme est bien réelle chez ces artistes qui, de par leur imagination, parviennent à élever les choses les plus anodines au rang d’œuvre d’art.

 

 


Le choix du lieu ou d’un objet, de par son esthétique ou sa symbolique, est au centre même de la réflexion à la base des démarches évoquées ici. Qu’il s’agisse de se positionner par rapport à la société de consommation, de révéler un lieu sous un jour nouveau ou simplement d’embellir le quotidien, les artistes qui vont être présentés ont la particularité de nous toucher de deux manières. L’une immédiate, de par la beauté ou la maîtrise de leur sujet, l’autre de par les idées subtiles à la base de leurs créations.

 

 

Reflet de l’ère digitale où tout est duplicable à l’infini et de la société de consommation qui produit toujours plus, le fait de détourner les objets usuels pour en faire de l’art à part entière est un procédé qui s’inscrit parfaitement dans son temps. A l’heure où les produits de consommation de masse atteignent un statut quasi divin, il devient dès lors logique qu’ils soient élevés au rang d’œuvre d’art. Le recours à des éléments ou lieux quotidiens permet une multitude de démarches, de techniques et de rendus. Un point de vue consiste à utiliser des objets en tant que tels, comme les pièces d’une installation ou d’une composition. Ils sont utilisés comme éléments de base d’une pièce en 3 dimensions. Une autre démarche aborde les objets quotidiens en tant que matière première pour réaliser des fresques, des toiles ou des illustrations. Dans ce cas de figure ils font office de médium, disparaissant quasiment au profit d’un sujet figuratif. Une troisième approche consiste à utiliser un objet ou un lieu comme le support d’une œuvre. Ce procédé prend ses sources dans divers domaines. Les principaux sont le «Street Art» et le «Land Art» qui, de par leur nature même, s’inscrivent dans des environnements. Il s’agit ici d’aborder les œuvres qui non seulement s’inscrivent dans un contexte physique, mais qui y prennent leur sens en transformant les lieux eux-mêmes en œuvres d’art.

 

Baptiste Debombourg s’inspire des objets qui conditionnent le quotidien. Ne privilégiant aucun support, il lui plaît de travailler à partir de matériaux basiques et sans valeur tels que des pare-brise, un abribus ou encore des cartons d’emballage, ce qui lui permet d’évaluer la force de ses idées. Dans ses «Aggravures», baptisées «Air Force One» et «Air Force Two», fresques reproduisant des modèles maniéristes à l’aide de milliers d’agrafes plantées à même le mur, Baptiste Debombourg induit un fort contraste entre la noblesse du sujet et la banalité du médium utilisé.

 

 

Mark Kaishmann décrit son travail comme une conversation avec la lumière. C’est en travaillant sur des vitraux que lui est venue l’idée de «peindre» avec de la bande adhésive sur des panneaux rétro-éclairés. Sa démarche principale consiste à reproduire des images présentes dans l’inconscient collectif à l’aide de bande adhésive apposée en couches sur un panneau. La simplicité du procédé n’a d’égale que la qualité du résultat.

 

 

Erika Simmons se situe à mi-chemin entre l’illustration et l’installation. Elle base son travail sur une certaine nostalgie des choses devenues archaïques. Elle redonne vie à ces objets de seconde main devenus inutiles pour la société actuelle. Son projet «ghost in the machine» est une illustration parfaite de cette volonté. C’est en recyclant de vieilles cassettes ou bandes magnétiques en général qu’elle permet au spectateur de retrouver le sens perdu de ces objets, à savoir être le support d’artistes eux-mêmes appartenant à un autre temps.

 

 

Hahn & Haag mettent avant tout l’accent sur le support. L’idée de transformer la favela de Santa Marta en une gigantesque œuvre d’art à ciel ouvert résulte avant tout d’une volonté sociale et humaine. L’art est mis au service d’une communauté entière qui, de par la peinture artistique de son environnement, arrive à trouver sa juste place dans le tissu social de Rio. En effet, ces constructions souvent illégales souffrent généralement du rejet de la société. En devenant une œuvre d’art, la favela de Santa Marta est devenue une attraction incontournable pour tout visiteur de Rio. Ses habitants se sont ainsi trouvé une nouvelle légitimité, une intégration sociale par l’art en quelque sorte.

 

 

Sylvain Meyer (Gambastyle) trouve l’inspiration de ses installations de Land Art en se promenant dans sa région. Sa vision poétique de la nature additionnée à sa soif créative en fait un véritable «tagger» des forêts. Sa démarche consiste à mettre en valeur un élément ou un lieu naturel. Ainsi, par exemple, il redonne vie à un arbre mort en prolongeant ses racines avec les bouts d’écorce qu’il a perdu plus tôt. C’est avec la plus grande patience qu’il commence par récolter sa matière première, des centaines de feuilles de même taille, une multitude de marrons ou encore des plaques de mousse de couleur homogène. S’ensuit l’installation minutieuse de ces éléments pour produire des œuvres à l’intégration parfaite dans leur cadre naturel.

 

 

Mental Gassi, collectif d’artistes allemands, s’est, entre autres, spécialisé dans le collage urbain et définit son travail d’ «Urban entertainment». Leur support de création est la ville au sens large, soumise à leur regard affûté et poétique. Ils utilisent les éléments de mobilier urbain comme support à leurs idées, s’appuyant sur leur forme pour leur donner une apparence humaine.

 

 

Peter Root s’emploie à reproduire un élément de manière à créer une composition figurative. Il se base sur la répétition d’une cellule de base, mais celle-ci est constituée d’un objet unique. Ses œuvres sont pour la plupart le fruit d’un travail minutieux d’installation pouvant être comparés à la création des mantras en Inde. Son travail reflète la fragilité et l’intemporalité de toute chose car un seul faux mouvement et tout peut s’effondrer. Son installation «Ephemericopolis», représentant une ville constituée de milliers de racks d’agrafes produit un résultat spectaculaire, au réalisme surprenant.

 

 

Hervé Graumann fait figure de pont entre l’art plastique et l’art digital. Ses installations composées de groupes d’objets usuels, dupliqués avec précision, font référence au «copier-coller» propre à l’informatique. Ses œuvres sont toutes composées d’objets réels, sans avoir recours à la retouche des photos. L’emploi d’objets sans valeur, souvent laids et issus de l’industrie de masse dans ses compositions leur donne une forme de noblesse en créant un pattern en trois dimensions.

 

 

Qu’il soit engagé, critique de la société ou simplement esthète, l’artiste nous propose une interprétation de la réalité sous l’angle de son vécu et de sa sensibilité. Exposé dans une galerie prestigieuse, au coin de la rue ou au cœur d’une forêt, son travail est avant tout un bien collectif indissociable de toute activité humaine. En ayant recours à des supports issus du quotidien, les artistes évoqués ici produisent un art certes conceptuel, mais accessible à tous.

 

 

gregory leone 

 

 

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Aggravure

 

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